Les suppléants font du bénévolat

Dans les médias, on parle beaucoup de la condition des enseignants réguliers, mais peu de celles des enseignants à statut précaire, et ce, même si elle concerne 42% d’entre eux.

Dans mon cas, j’ai mon brevet d’enseignement depuis 2009, mais ça ne m’a jamais tenté d’obtenir (difficilement) une permanence alors je fais surtout de la suppléance ou des remplacements à court terme. Mais ce mode de vie vient avec son lot de frustrations.

L’échelle salariale

Premièrement, l’échelle salariale* selon laquelle sont payés les enseignants pour de la suppléance ou de courts remplacements a d’après moi été inventée par la même personne qui a fait les plans de l’échangeur Turcot.

41,38$           60 min et moins (1h et moins)

103,45$         61 à 150 minutes (entre 1h01 et 2h30)

144,83$         151 à 210 minutes (entre 2h31 et 3h30)

206,90$         plus de 210 minutes (3h30 et plus)

Premièrement, elle établit un taux fixe ne considérant pas l’expérience ou la scolarité. Donc moi par exemple, malgré mon bacc de quatre ans en enseignement et mes presque 10 années d’expérience, je me retrouve payée le même salaire que quelqu’un de fraîchement diplômé de l’Université en herboristerie, n’ayant jamais donné un cours de sa vie.

Aussi, vous remarquerez que, selon cette échelle, non seulement un enseignant-suppléant peut être appelé à se déplacer pour aussi peu que 41,38$, mais surtout, qu’il ne peut être payé pour plus que trois heures et demie, quelle que soit la durée de sa journée de travail. Bref, au bout de trois heures et demie, les suppléants se transforment en lutins du Père-Noël!

Concrètement, ça veut dire que, pour des périodes de 75 minutes, un suppléant reçoit la même rémunération pour trois périodes que pour quatre, et que pour des périodes de 60 minutes, il obtient le même salaire pour quatre périodes que pour cinq. Pis ça moi, j’appelle ça du bénévolat.

Je ne connais aucune autre situation professionnelle dans laquelle les employés arrêtent d’être payés après un certain nombre d’heures travaillées. Même que, c’est tu juste moi ou si c’est pas légal?

Mais après avoir contacté le syndicat à ce sujet, j’ai compris que de remettre en question cette échelle ne servirait probablement à rien d’ici mars 2020, date de la prochaine négociation nationale entre la FAE (la Fédération Autonome de l’Enseignement) et le gouvernement du Québec.

En fait, cette échelle a été négociée par la FAE qui a proposé d’ajouter un échelon (300 minutes et plus). Cette proposition a été refusée et l’échelle telle qu’on la connaît a ensuite été approuvée par les syndicats locaux et leurs membres (majoritairement des enseignants réguliers) en assemblée générale. C’est donc par manque de représentation, et disons-le, de solidarité, que les enseignants suppléants ont hérité de cette échelle salariale.

Les conditions

C’est sûr que, comparé à un enseignant régulier, un enseignant-suppléant a une charge de travail beaucoup moins lourde, mais d’un autre côté, il ne bénéficie d’aucuns avantages sociaux. Et si c’est le fun de vivre sa vie comme un Simpson et de pouvoir porter le même linge tous les jours, ça se paye par un manque total de stabilité pouvant créer une charge assez élevée de stress et, éventuellement, de l’épuisement.

Personnellement, il m’est impossible de faire cinq jours de suppléance par semaine; c’est trop pour mon système nerveux. Je shut down pis je pleure. Vous pouvez me traiter de petite nature, mais il a été prouvé que les gens qui voyagent beaucoup, par exemple, courent plus de risques de développer des psychoses à cause du stress de devoir constamment s’adapter à de nouveaux environnements, et que le déménagement, au même titre que le deuil ou le divorce, est une des principales causes de dépression.

Comme suppléant, tu changes d’environnement de travail chaque jour: de lieu, de collègues, de façon de fonctionner et d’élèves (parfois même à chaque période). En plus, il faut toujours être en alerte, du moment où on te dit « tu travailles dans 20 minutes », jusqu’à celui où tu cherches frénétiquement les codes de l’ordinateur (que tu ne trouveras pas) pour animer la prochaine activité, pendant qu’un élève fait des niaiseries dans ton dos et invente qu’il s’appelle Marcel quand tu veux lui donner un avertissement au tableau. Bref, quand c’est pas ta classe, il y en a pas de moment de répit.

Après, on s’étonne qu’un enseignant sur quatre quitte la profession dans les cinq premières années. Mais qu’est-ce qu’il fait majoritairement dans ces cinq premières années-là? De la suppléance!

Pour un aperçu de ce que peuvent vivre les suppléants - inexpérimentés, on s'entend - au quotidien, je vous invite à écouter ce court topo d'une journaliste ayant travaillé comme suppléante pendant un mois.

En attendant 2020

Mais je pense que c’est faux de croire qu’on peut rien faire d’ici la prochaine négociation en mars 2020. D’ailleurs, depuis peu, la Commission Scolaire de Montréal a commencé à payer ses suppléants un « bonus » de 41,38$ (le salaire établi pour 60 minutes) quand ils font des journées de 5 heures et plus. Bravo! Mais qu’est-ce qu’elles attendent les autres commissions scolaires pour suivre cette magnifique initiative? Parce qu’en attendant, ça, ça veut dire que le bachelier en herboristerie, s’il travaille pour la CSDM, il gagne maintenant plus que moi juste parce qu’il prend le métro pour aller travailler!

Mais quand vient le temps de payer les suppléants, ce sont surtout les écoles qui ont le gros bout du bâton. Bien qu’elles doivent à priori respecter l’échelle salariale convenue, ce sont elles qui sont responsables de leur budget de suppléance et de la façon dont elles le gèrent.

Certaines écoles montrent leur reconnaissance en passant leurs suppléants à l’échelon suivant quand il ne leur manque que quelques minutes, tandis que d’autres, à l’inverse, en profitent pour leur rajouter des périodes ou des surveillances si elles savent que ça ne leur coûtera pas plus cher. De plus, très peu d’écoles paient les périodes d’accueil, de déplacement et aucune le temps de préparation nécessaire avant le début des cours.

Je me demande sincèrement, chères écoles, quelle stratégie vous pensez être la meilleure à long terme? D’honorer le travail souvent ingrat des enseignants-suppléants en leur démontrant votre appréciation par tous les moyens possibles ou de profiter d’une échelle salariale boiteuse pour exploiter des gens qui font le même métier que vous et avec qui vous risquez un jour de travailler?

Répondez pas. C’est une question rhétorique.

Pour la prochaine négo

À la prochaine négociation nationale, j’espère vraiment que notre nouveau gouvernement en profitera pour changer les choses. La CAQ dit vouloir augmenter le salaire d’entrée annuel pour encourager les jeunes à rejoindre la profession d’enseignant (et à y rester), mais elle ne semble pas considérer que, bien avant d’obtenir un salaire annuel, c’est selon l’échelle de suppléance qu’un nouvel enseignant sera payé.

Pour que les suppléants soient rémunérés à leur juste valeur, il faudrait d’abord abolir cette échelle salariale bourrée de failles et ensuite établir un taux horaire convenable pour payer les suppléants à la minute près (comme tout le monde), pour toutes les minutes travaillées (préparation, déplacements et accueil inclus). Comme ça, les écoles perdraient le pouvoir qu’elles ont présentement sur les suppléants qui eux, arrêteraient d’accepter tout ce qu’on leur offre par crainte de « salir leur nom ».

De plus, si la CAQ fixe réellement le salaire d’entrée annuel à 50 000$, il lui faudra aussi revoir le salaire des suppléants. Car pour l’instant, même si un enseignant-suppléant travaille tous les jours de classe dans une année (ce qui est techniquement – et humainement – impossible), il peut gagner au maximum 37 242$, soit 12 758$ de moins.

* Taux en vigueur jusqu'au 141e jour de classe de l'année 2018-2019 et appliqué dans toutes les commissions scolaires.

2 réponses sur « Les suppléants font du bénévolat »

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  1. Plusieurs de ma génération ( 30ans et plus ) ont fait de la suppléance et travailler à temps partiel durant 10 et parfois 15 ans avant d’avoir un emploie à temps plein . Beaucoup ont lâché avant , que de talent perdue dû à la bureau  » crassi  » des écoles et commissions scolaires qui n’avaient aucune empathie pour ses ( bouches trous ) .

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