Moi aussi, je suis à bout

Merci à Maude Théberge, ancienne spécialiste en musique, d’avoir parlé au nom des enseignants sur ce plateau de TLMEP ou personne n’était là pour contre-interroger le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. Ironiquement, je me suis dit la même chose qu’Erika Rosenbaum lorsqu’elle a lu les premiers témoignages contre Harvey Weinstein: « Hey! C’est mon histoire, ça! Moi aussi, je dois en parler. »

Ce qu’elle a dit au ministre, moi aussi je l’ai répété plusieurs fois.

Moi aussi j’ai quitté l’enseignement parce que j’étais plus capable. J’y suis retournée après quelques années, mais je garde toujours un pied en dehors, prête à m’enfuir si ça redevenait trop dur.

Moi aussi je dis régulièrement: « J’aime enseigner, j’adore les enfants, mais la manière dont le système d’éducation québécois fonctionne nuit à ma santé mentale ».

Moi aussi… Ça vous rappelle quelque chose? Il est temps de briser la loi du silence entourant les conditions désastreuses dans lesquelles les professionnels de l’éducation évoluent et, évidemment, dans lesquelles vos enfants apprennent.

 

Cette année, pour préserver ma santé mentale, j’ai pris un contrat à 75% au lieu d’une tâche à 100%. On est de plus en plus à faire ça. Je suis précaire, alors je me choisis de petits contrats en conséquence de ce que je crois être capable de supporter comme charge, mais beaucoup de profs réguliers demandent eux aussi un allègement de leur poste à 100% (typiquement de 10% à 20%) pour réussir à se rendre en un morceau à la ligne d’arrivée, en juin. Même si plusieurs se le font refuser, à cause de la pénurie…

C’est qu’avec la charge de travail qui s’alourdit, on s’aperçoit qu’à 80%, on travaille à peu près l’équivalent de 100% (et même plus). Et, oui, si vous faites le calcul, ça signifie qu’à 100% on travaille environ l’équivalent de 125%. Ça, ça veut dire que c’est au moins 8 heures – une journée complète! – de travail de plus par semaine que les enseignants à temps plein doivent effectuer les soirs et les fins de semaine au lieu de se reposer.

Pas étonnant que tant d’enseignants tombent au combat.

J’ai fait ce choix de travailler à « temps partiel » pour m’assurer de terminer mon année scolaire sans risquer d’avoir besoin de me faire remplacer. On m’a déjà dit que je me tirais dans le pied, parce que si je prenais un 100%, je pourrais partir au printemps payée à 75% de mon salaire à rester chez moi. Mais rester chez moi à vouloir m’ouvrir les veines jusqu’à ce que je recommence le même manège en septembre, ce n’est pas la vie que je veux et ce n’est pas ce que je veux pour mes élèves non plus. Alors je pallie au système déficient en faisant ce choix qui m’ampute de 25% de mon déjà maigre salaire annuel tout en travaillant quand même la majorité de ce 25% là.

Théoriquement, je suis disponible environ un jour et demi par semaine pour de la suppléance, mais quand on m’appelle, neuf fois sur dix, la réponse est « non ». « J’ai du travail ». Je me fais un devoir de leur dire. Il faut qu’ils sachent que si je ne peux pas  remplacer, c’est que ma charge de travail est trop lourde.

Le syndicat nous encourage à ne faire que les heures pour lesquelles on est payés, mais si je faisais ça, je n’aurais plus envie de rentrer le matin. Comme je ne pourrais jamais arriver assez préparée, je serais toujours stressée. Je ne pourrais pas offrir un enseignement de qualité à mes élèves. Je n’aurais plus aucune raison de faire ce que je fais. J’ai comme principe que si tu choisis de faire une job, tu la fais bien ou tu ne la fais pas. Alors avant de faire le choix d’être une prof médiocre, je démissionnerais.

En attendant, mon moyen de pression à moi, c’est d’informer. La population doit comprendre qu’on a besoin du support de tous, que c’est l’avenir de leurs enfants qui est en jeu.

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Adhérez au mouvement des losanges jaunes pour soutenir tout le personnel en milieu scolaire.

La pénurie d’enseignants n’est pas seulement causée par le manque de nouveaux profs, elle est surtout causée par le fait que ceux qui sont déjà là ont trop de travail ou sont trop épuisés pour continuer.

C’est un cercle vicieux. Les profs en allègement doivent être remplacés par un autre travaillant à temps partiel. Ce prof, comme c’est le cas pour moi, se retrouve à devoir travailler de chez lui lors de sa journée de congé et est donc indisponible pour faire de la suppléance. Résultat: il  manque de suppléants. Sachant qu’il n’y a plus de suppléants, les profs ont peur de tomber malades. Certains viennent travailler quand même, s’épuisent et partent en arrêt de travail. Ou pire, ils remplacent leurs collègues d’urgence, s’épuisent et partent en arrêt de travail. C’est alors que quelqu’un (de non légalement qualifié ou de carrément inexistant) doit les remplacer pour encore plus longtemps. Ainsi, après un temps variable selon chacun, ils n’en peuvent plus et quittent complètement la profession.

C’est ainsi que tourne depuis quelques années la roue infernale de l’enseignement, faisant tomber des enseignants dévoués et compétents à chaque rotation.

Le ministre Roberge soutient qu’il veut repartir la roue de l’autre côté et j’adorerais le croire, mais aucune de ses actions n’a encore corroboré ses belles paroles. Hier, il nous disait de tenir bon encore quelques années et de lui faire confiance, mais moi aussi, je suis à bout.

Trop peu de profs osent parler de leurs conditions par peur de se faire congédier. Pour ma part, je vois ça inversement: ce sont mes employeurs qui devraient avoir peur que je parte à cause de mes conditions.

Restez à l'affût! Je compte publier quelques tranches de ma réalité au cours des prochains jours.

 

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