La maison en allumettes

Ce récit a été soumis avec 950 autres textes au prix du récit Radio-Canada 2020 et a été parmi les 21 textes de la sélection officielle. Malheureusement, il n’a pas terminé parmi les cinq finalistes et n’a donc pas été publié sur le site de Radio-Canada, c’est pourquoi je le partage ici. Voici l’annonce de sa sélection pour laquelle je suis quand même très fière, même si je n’ai pas gagné 🙂

LA MAISON EN ALLUMETTES

J’ouvris les yeux lentement et, comme à tous les matins depuis dix ans, la première image que je vis fut le modèle réduit de la maison d’un inconnu habitant dans un village dont j’avais depuis longtemps oublié le nom. Cette maudite maison jurant dans mon décor de chambre d’ado qui n’en finissait plus de me rappeler chaque jour un souvenir que j’aurais volontiers refoulé.

J’avais sept ans et par une belle journée d’été, mon père m’avait emmenée travailler avec lui. Pas parce que c’était la journée « emmène ta fille au travail », mais parce que c’était moins cher que de me faire garder. J’aurais pu être emballée par l’idée si mon père avait été pilote d’avion et qu’il décollait pour Hawaii ou s’il avait été clown et que ça m’avait permis de crasher une fête d’enfants. Malheureusement, mon père était, à ce moment précis de sa vie, vendeur porte à porte de purificateurs d’eau.

Ayant dû abandonner à cause d’une blessure la profession qui le passionnait: enseigner le judo, et n’ayant jamais voulu profiter de l’aide sociale ou du chômage, mon père avait collectionné plus de jobines que je n’arrive à me rappeler.

À cette époque, en 1990, on commençait à peine à questionner la qualité de l’eau du robinet et les systèmes de style Brita, peu dispendieux et pouvant être achetés à l’épicerie du coin, n’existaient pas encore. Mon père demandait donc à ses clients potentiels (des gens qu’il dérangeait dans le confort et l’intimité de leur foyer) de lui donner 100$ pour qu’une machine peu esthétique branchée directement sur le robinet de l’évier trône disgracieusement sur le comptoir de leur cuisine. Tout ça pour purifier une eau qu’ils trouvaient « ben correcte de même, pis gratis en plus! »

Ce n’était pas la première fois que mon père m’emmenait avec lui et déjà à ce moment, je le soupçonnais de le faire pour susciter la pitié d’éventuels acheteurs. Mais c’est de cette fois-là dont je me souviens de façon vivide. Probablement à cause de cette foutue maison.

Je me souviens qu’on a roulé longtemps pour atteindre un petit village à l’extérieur de Drummondville, là où on habitait. Je me souviens aussi qu’en regardant défiler le paysage sur un fond de musique classique trop forte masquant le malaise d’un père ne sachant pas quoi dire à sa fille, j’avais émis deux hypothèses m’expliquant pourquoi on allait si loin. Soit mon père avait épuisé sa banque de clients potentiels en ville et était maintenant forcé d’étendre son territoire, soit il voulait s’éviter le malaise de cogner chez une connaissance comme ça lui était arrivé plusieurs fois quand il était livreur de pizza.

Mon père était un papa français typique des années 1980. Ce n’était pas une mauvaise personne, mais disons qu’il avait une vision très limitée des enfants. Il ne semblait pas concevoir qu’ils puissent réfléchir (et même ressentir) au même titre que des adultes. Le mot qui sortait le plus régulièrement de sa bouche quand il s’adressait à moi étant « obéis », je savais très bien que ma principale tâche était de rester muette et de faire ce qu’on me disait.

C’est paradoxal parce que, s’il avait lu dans ma tête de petite fille, il aurait été surpris de constater à quel point je saisissais tout ce qui se passait. Même s’il ne le disait pas, je savais qu’on était pauvres et, le voyant rentrer plus souvent dépité que triomphant, j’avais compris que ce travail n’était pas aussi lucratif qu’il l’avait espéré. Je sentais également son désespoir s’accroître chaque jour avec l’urgence de plus en plus pesante de faire une vente, une seule.

Nous arrivâmes à St-Quelquechose vers midi et mon père stationna sa vieille Chevrolet brune sur une petite rue. Après avoir pris tout son matériel dans le coffre, nous gravîmes les quelques marches nous séparant de la première porte. Sonnette, un temps, un rideau qui bouge, un visage incertain, un autre temps… Pas de réponse. Re-sonnette, re-attente… Rien. Nous recommençâmes ce manège plusieurs fois quand, enfin, une dame d’un certain âge nous ouvrit. Elle ne semblait pas du tout intéressée mais, visiblement attendrie par mon visage tacheté de rousseur et mon sourire édenté (âge oblige, je perdais abondamment mes dents), elle nous laissa entrer chez elle.

Je me souviens de l’enthousiasme agressif de mon père lui déballant son pitch de vente avec l’énergie du désespoir. Tableaux, graphiques et démonstrations se succédaient sans qu’il ne semble se rendre compte à quel point la dame avait beaucoup plus l’air de se demander si elle devait faire un signalement à la DPJ que de tergiverser sur l’achat d’un purificateur d’eau. Moi, en bonne petite fille consciente de l’enjeu, je redirigeais constamment l’attention sur mon père en posant des questions ou en lui servant d’assistante. Pour une fois que je me sentais utile et importante, je prenais mon rôle très au sérieux.

La présentation finie, la dame lui dit poliment qu’elle allait attendre le retour de son mari pour prendre une décision. C’était évidemment une façon polie de nous remercier, mais mon père, aveuglé par la nécessité, demanda à la dame à quelle heure son mari rentrait au lieu de comprendre le message et de quitter dignement. Prise au dépourvu, elle lui répondit d’une voix incertaine: « À cinq heures ». Mon père dit: « On va attendre » en s’asseyant à la table de cuisine.

Il était 14 heures…

Déboussolée, se disant probablement que j’étais sa seule planche de salut, la dame tourna vers moi un regard paniqué et implorant. Je restai impassible. Papa avait besoin de cette vente et je le soutiendrais coûte que coûte. Notre hôtesse, captive dans sa propre maison, tenta pendant deux heures de se débarrasser de mon père. Lui, tenta de la pousser à bout: jusqu’à l’achat de sa machine. Je crois que ç’aurait marché si elle avait eu le moindre contrôle sur le portefeuille conjugal, mais il était clair que la décision ne lui revenait pas. Dans cette lutte sans issue, on m’utilisait des deux côtés, mais malheureusement pour la pauvre dame, mon allégeance était claire.

16 heures…

« T’as pas faim, toi? », me demanda-t-elle au bord des larmes. Et malgré les gargouillements aigus que je ressentais depuis déjà une bonne heure, je répondis que non. Ça, pour moi, c’était le sacrifice ultime. D’habitude quand j’avais faim, je ne me contrôlais plus et pouvais faire des crises terribles. Ce qui poussait habituellement mon père à tenter de me calmer maladroitement en me disant que, à l’inverse des petits Africains, je ne connaissais pas la vraie faim. Ce jour-là, j’avais décidé de lui prouver à quel point je pouvais être forte.

16h30…

La dame en pleurs et à bout de nerfs suppliait maintenant mon père de partir. Mais il n’avait pas investi plus de deux heures trente de son temps pour abandonner si près du but.

Il ne restait plus qu’une demi-heure avant le retour du mari et les dernières minutes se déroulèrent dans le silence le plus complet. Seul le tictac de l’horloge et la toux que j’utilisais sporadiquement pour cacher les gargouillements de mon ventre accompagnaient ce moment de profond malaise comme je n’en vivrai plus jamais de ma vie.

17 heures sonnèrent finalement…

Nos trois paires d’yeux fixaient maintenant la porte avec espoir. La libération arrivait bientôt pour nous tous, peu importe l’issue de la vente.

Le mari rentra enfin et, dans mon souvenir, le temps qui s’était jusque là péniblement étiré, se mit soudainement à débouler. Comme l’élastique d’un lance-pierre qu’un enfant aurait tout-à-coup lâché. C’est ainsi qu’en moins d’une minute, mon père et moi nous sommes retrouvés catapultés à la rue avec tout notre barda.

Après avoir pris quelques secondes pour encaisser le coup, il se tourna vers moi: « Tu as faim? » Et comment, si j’avais faim! Il fit alors quelque chose qu’il ne faisait jamais: il m’emmena manger chez Valentine. Du fastfood. Wow! C’était pour moi une consécration. Ça y est, il voyait enfin tout ce que je pouvais lui apporter, du haut de mes 7 ans. On était une équipe! Notre relation ne pourrait jamais plus être la même après ça. On soupa en silence, mais sans malaise cette fois. Comme deux vieux copains ayant fait la guerre ensemble et pour qui les mots ne sont plus nécessaires tant cette expérience a fortifié leur lien. 

Comble de bonheur, en sortant du restaurant, mon père me dit que pour récompenser ma patience, il voudrait m’offrir un cadeau. N’importe quoi, ce que je veux. On passait devant une machine à boules de gomme à 25 cents alors je dis: « Je veux ça ».

– Non. Ça, ce n’est pas bon pour les dents. Viens, on va te trouver quelque chose de mieux.

C’est comme si mon vrai père avait soudainement repris possession de son corps. Comme si la guerre n’avait jamais eu lieu.

J’avais retrouvé mon mutisme et, incrédule, le suivais à travers les rues de St-Perdu à la recherche de « quelque chose de mieux ». Après quelques minutes, on s’arrêta enfin devant chez un monsieur qui vendait des modèles réduits de maisons en allumettes. « C’est toutes les maisons du village », nous dit-il, tout fier.

J’écoutai d’une oreille distraite mon père bavarder et marchander et, résignée, l’entendis conclure la vente d’une des maisons à 5$. « J’ai achetée la sienne! », me dit-il en repartant, tout content de m’avoir acheté ce cadeau que je ne voulais pas pour 20 fois le prix de celui que je voulais.

Cette maison a trôné sur la commode de ma chambre pendant plus de dix ans, me rappelant toute ma jeunesse cette pénible journée. Jusqu’au jour où, bien avant de pouvoir trouver n’importe quelle image en un clic sur internet, j’ai eu besoin d’une photo de maison qui brûle pour un projet de théâtre au cégep.

Aujourd’hui, l’amertume que j’ai pu ressentir envers ce père maladroit et imparfait qui, à sa façon, a tenté de faire plaisir à sa fille a été remplacée par un souvenir délicieux: celui de l’expérience cathartique (et ironique) de faire partir en fumée une maison en allumettes.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Up ↑

%d blogueueurs aiment cette page :